L’incitation

La conscience collective évolue plus lentement que les consciences individuelles. Il faut du temps à l’échelle d­es générations pour que la première puisse assumer les dernières. À chaque moment aujourd’hui, les débats exprimant l’insoutenabilité de notre style de vie collectif se répètent entre des millions de personnes dans le monde entier. Mais, à quelques exceptions près, les choses restent comme elles étaient. Stérile est l’indignation qui conduit à la résignation – c’est bien plus intéressant d’accepter ce qui est sans renoncer et d’essayer d’éviter que le lendemain répète l’aujourd’hui. Résignés aux règles d’une société que nous pensons extérieure à nous, nous pensant incapables de la transformer, notre lendemain est de nouveau comme aujourd’hui et comme tout l’hier qui occupe nos esprits. Souvent, nous vivons entièrement occupés par ce qui est antérieur : notre profession, nos proches, les médecins, les achats, le maintien de nos finances … nous sommes préoccupés par le rendez-vous avec le plombier ou le dentiste, par les dernières nouvelles concernant tel ou tel séisme physique, politique ou socio-économique, par le travail de tel ou tel artiste, sportif ou gourou; par la construction de notre discours; par la rationalisation de l’offense ressentie; occupés à meubler notre temps… de loisir?, libre? Collèges, universités, emplois, couples, rôles, retraite… soucieux que notre avenir soit comme il faut, pour éliminer l’insécurité et, ce faisant, pour fixer nos frontières. Et quand nous avons du ‘temps libre’ (ergo: non esclave), nous nous employons à le remplir de lectures, de films, de télévision… de la distraction, sans laisser de place au silence, à l’occupation sur ce qui est là, devant nous. Nous vivons dans le rôle que nous assumons, qui est notre prison : à partir de cela, nous regardons le monde et l’interprétons. Nous vivons préoccupés (pré-occupés); et dans ce qui était auparavant occupé (dans les affaires), il n’y a pas de place pour une nouvelle occupation. Nous sommes occupés à maintenir le système de vérités qui nous tient encore. L’abandonner nous semble un plongeon dans l’abîme. Bénie soit l’abîme.

Le vrai loisir (otium) ne touche pas à la distraction : c’est le temps de l’écriture, de l’étude, de la philosophie, de la floraison, comme dit par Sénèque et Cicéron1. Distraits nous vivons toute la journée sans voir ce qui se passe au moment même où nous y sommes confrontés. Le loisir, en revanche, est remarquable par son absence : il n’y a pas de place pour l’otium là où les préoccupations existent. Il n’y a pas de présence dans le bruit qui remplit un esprit préoccupé. La présence est dans le silence, dans le otium. La vie s’expresse dans l’otium, pas dans le nec-otium. Aucun espèce que les humains vive dans le nec-otium. Vivant dans le nec-otium, il n’y a pas de place pour son contraire. Béni soit l’otium.

L’âme d’un individu ne peut être soumise à des cultures, des traditions ou des pays, mais doit toujours émerger, fraîche, de la véracité de soi et d’au-delà de celle-ci, afin de pas se soumettre à des limites dans le temps ou dans l’espace. La culture n’est pas le passé. La culture est le fait de cultiver, de s’épanouir, d’apprendre. Le passé n’est culture que dans la mesure où il sert à vivre, à apprendre à vivre.

Nous pensons que nous voyons ; cependant nous ne voyons pas ce qu’il y a, mais plutôt ce que notre regard englobe. Notre regard est le fruit de notre préoccupation. Nous voyons ce que notre préoccupation – qui est notre passé – nous permet de voir ; et nous l’interprétons selon son arrangement dans notre système de pensées. Nous lui donnons des noms et des adjectifs pour le conceptualiser, l’étiqueter d’une manière telle qui nous le comprenons, incapables de voir sans juger. Nous regardons ce qu’il y a du point de vue de notre regard, et, comme ça, nous ne voyons que notre reflet. Nous persistons à essayer de convaincre l’autre que la réalité est seulement ce que nous voyons. Notre monde est notre regard. Si le regard ne change pas, comment le monde pourrait-il changer?

Les manifestations de conflit se multiplient : phénomènes météorologiques extrêmes, migrations massives, guerres, luttes pour maîtriser les ressources de plus en plus rares, pauvreté, tensions politiques, nationalismes régionaux ou étatiques, batailles de marché … Les manifestations de conflit sont diverses, mais le conflit est un et unique, lié à notre regard, à notre façon de voir ce qui se passe ou, à sa place, la projection de nos préjugés. Conflit, donc négociation, entre théorie et pratique ; entre ce que nous voyons, ce que nous pensons ou ressentons, ce que nous disons et ce que nous faisons ; entre ce que nous voulons et ce que nous sommes ou ce qu’il y a ; entre ce que l’un voit et ce que l’autre voit. Conflit de pouvoir entre voisins, peuples, régions, pays et continents ; entre collègues, concurrents, entreprises, idéologies ; entre les intérêts pour maintenir ce qui nous maintient … Nous sommes notre regard. Tant que nous ne levons pas les yeux autant que nécessaire, nous ne verrons ni la partialité de l’autre ni la nôtre. Nous ne serons pas à même de comprendre que le seul tort d’autrui serai de partager le notre, c’est a dire, d’envisager la réalité que d’un seule angle, différent bien sûr de celui duquel nous l’envisageons, si est qu’il y a une réalité. Nous ne verrons pas la prison dans laquelle nous vivons, à partir de laquelle nous regardons le monde. Nous n’aurons pas une vision globale, inclusive et accueillante de ‘l’autre’. Dans une vue non globale, ce qui est vu est séparé de ce qui n’est pas vu, ce qui est notre monde de ce qui ne l’est pas, et ne peut pas l’être parce que nous ne le voyons pas. Plus nous élèverons notre regard, plus il sera complet, car moins de choses resteront étrangères à sa compréhension. Le conflit ne peut cesser que dans l’abolition des partis-pris.

Quand nous arrivons à comprendre que nous devons laisser la place à d’autres intérêts, nous négocions. Sous une vue partielle, le seul moyen possible d’évoluer avec une certaine harmonie est la négociation. C’est-à-dire : mes intérêts sont ceux-ci, les vôtres sont ceux-là, alors voyons à quel point intermédiaire nous arrivons, cédant les deux côtés dans nos revendications déclarées. Mais, pour approcher le point d’accord, nous déclarons tout ce qui n’est pas indéniable, tout ce qui pourrait être possible. Dans la négociation, il y a toujours de la place pour la tromperie. La négociation a lieu entre nations, entre régions, entre villes, groupes sociaux, entreprises, groupes politiques, ONGs, membres de la famille … La négociation devient le moyen d’évolution le moins non-durable pour notre vision du monde; mais elle a pour résultat la certitude que la insoutenabilité de demain sera plus grande que celle d’aujourd’hui.

La négociation est un acte humain, pas une loi naturelle : aucune espèce ne vit en négociation, car aucune espèce ne vit pas dans le nec-otium. Une négociation réussie, si une telle chose existe, n’est souscrite que par les parties de la négociation. Le sujet qui n’a pas participé à l’accord d’une négociation sera probablement lésé. Dans une Economie incapable d’inclure toutes les ressources, beaucoup de choses sont laissées de côté dans la négociation : personne ne traite des ressources que l’Economie, incapable de les prendre en compte, regroupe sous le concept d’externalités. La laitue, l’escargot, l’eau, l’air, les générations suivantes … ne peuvent pas s’exprimer dans une négociation. Cependant, ils sont affectés par les résultats ; et, à travers eux, les humaines sommes affectés à nouveau, à plus long terme. Ainsi, même si les négociations aboutissent apparemment, elles pourront difficilement aboutir en vérité, car elles partent de la myopie : soit dans le temps, soit dans l’espace, elles ne considèrent que les proches. La négociation ne pourrait pas comprendre ceux qui sont plus loin ou plus tard, parce qu’ils ne peuvent même pas être vus, notre vision du monde étant myope.

La vie se vit en éprouvant sans cesse la nouveauté, par des essais et des erreurs continuelles, même dans des délais incompréhensibles pour notre capacité de perception très limitée. La vie ne peut probablement pas compter sur notre espèce pour continuer à vivre elle-même ; mais ce qui est certain, c’est que sur cette Civilisation des Affaires elle ne pourra plus compter. Mais, tout comme une maladie est une bénédiction qui permet à la vie de continuer à apprendre, notre espèce et notre civilisation aura été une merveille qui aura permis à la vie de découvrir que le nouveau devra vaincre, au moins, l’existence d’intérêts particuliers ; et tout au plus, l’égoïsme, le regard partial. La conscience de soi, qui a fondé il y a 40 000 ans la naissance de l’homo sapiens-sapiens, est aussi notre tombeau glorieux. Béni soit l’effondrement.

En regardant le monde à partir de notre rôle, nous ne voyons pas ce qui se passe, mais nous l’interprétons à partir de ce qui nous soutient. En regardant le monde depuis l’hier, il n’y a pas de présence, il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a pas de nouveauté, il n’y a pas d’otium, il n’y a pas d’innovation. Il y a répétition. Nous négocions dans la mesure du possible pour maintenir nos sources de sécurité, car nous n’acceptons pas l’incertitude ; et quand il n’est pas possible de négocier, nous nous imposons à d’autres ou nous nous résignons à ce qui nous est imposé, sans l’accepter. Si nous agissons pour éviter ou rejeter ce qui nous est imposé, il n’y a pas d’action : il y a réaction. Dans la réaction le passé est réaffirmé, il n’y a pas de nouveauté. Nous réaffirmons le système qui nous maintient lorsque nous fermons la porte à l’insécurité, et ainsi nous le perpétuons. Incertitude omniprésente, éternelle, nécessaire, bénie, que nous avons l’intention de nier, sans succès. Sans elle, la vie ne pourrait jamais apprendre de soi même.

Au-delà de la négociation, la conversation émerge. Beau mot, conversation. Dérivé du latin versare, qui indique un mouvement (virage, changement, rotation), et du préfixe con– indiquant ‘en compagnie’. Converser est donc avancer ensemble. Ce n’est pas pour dialoguer (étym.: parler rationnellement), ni pour échanger des opinions, convaincre ou persuader. Il ne s’agit pas de confronter des arguments afin de parvenir à un accord final. Converser est avancer ensemble sur tout le processus d’expression. Lors d’une conversation, il n’y a pas de place pour la tromperie. La conversation a lieu à tout moment dans la mesure où elle ne trouve aucun empêchement. S’il y a des intérêts particuliers à gagner en performance ou en avantage (pouvoir, argent, reconnaissance, pitié, etc.), ou des préjugés qui empêchent de voir ce qui se manifeste comme quelque chose de nouveau, il n’y a pas de conversation.

Nous craignons : le changement climatique, la désertification, la perte de ressources. Nous avons peur du nationalisme, des événements stupides de lanceurs de roquettes, de magnats ou de tout autre politicien ’du jour’; des marchés, de la perte d’emplois, de l’insécurité du demain, de la maladie … Craintifs, nous nous efforçons de maintenir ce qui nous maintient, et seule une débâcle pourrait faire en sorte que demain soit différent d’aujourd’hui. Là où se trouve un arbre, aucun nouvel arbre ne peut naître. Là où se trouve l’ancien, le nouveau ne peut pas naître.

Incapables d’agir librement, on ne peut que répéter l’hier. Tout en proclamant son infaisabilité, nous contribuons à le maintenir. Nous faisons tout notre possible pour ‘gagner notre vie’ même si nous contribuons à l’empêcher, à la nier, à maintenir ce qui nous maintient, en engraissant le système que nous abhorrons ; à garder notre sécurité, prisonniers d’un passé que nous appelons culture, dans laquelle nous incluons certains droits que nous nous sommes attribués sans savoir qui nous sommes pour nous l’octroyer. Prisonniers d’une Economie (avec un «é» capital pour être une dénomination consensuelle et en italique pour fallacieux) qui a radicalement échoué parce qu’elle n’est pas complète (holistique), incapable qu’elle est de supposer que seule la vie peut être globale, de sorte que seule la vie peut s’exprimer économiquement (de «économie» en minuscule, en tant que loi naturelle à laquelle l’Economie a l’intention de s’approcher, sans y réussir). Prisonniers d’une Economie non économique. Bénie soit l’économie.

Dans son évolution, l’Economie de la modernité détruit la résilience. Dans le processus de concentration que cela implique nécessairement – suite à sa myopie -, elle a détruit la capacité des personnes à maîtriser leur vie en mettant fin à la diversité des professions, à la vie rurale, à la richesse des sols, à la stabilité du climat, à la diversité des plantes et des espèces animales, à la diversité des manières de comprendre la vie : à la diversité des regards. La civilisation occidentale, qui a prospéré sur les plans de la démocratie, de la connaissance et de la diversité, est déjà en train de dégénérer clairement en raison de son appauvrissement. Comme toute manifestation de la vie, comme tout ce qui est unité en soi ainsi que partie d’autre chose plus compréhensive, cette civilisation est née, a grandi et est en train de dégénérer, avant de mourir. Bénie soit la mort. Sans cela, nous serions toujours des protozoaires. Sans cela, chaque jour est hier.

Nous savons que les conventions portant le nom d’États-nations entravent la conversation, quelles que soient leurs frontières ; que les élites ne vont pas la promouvoir ; et que ce que nous avons indûment appelé la démocratie est absolument incapable de faire face aux menaces sérieuses qui, déjà par elles-mêmes, et plus encore lorsqu’elles sont accumulées, représentent les traces d’un monde chaotique. Compter sur un changement extérieur à chacun pour nous sauver est une pure illusion. Refuser d’accepter que l’humanité ne puisse pas compter sur notre civilisation est aussi illusoire que de croire que nous ne mourrons pas.

Une transformation radicale ne peut se produire que par la véracité de nos modes de vie, sans prétendre être un modèle ou convaincre, être une autorité ou la suivre, chercher à sauver quoi que ce soit, car il n’y a rien à sauver ; de l’action pure, pas du réactif ; être le monde que nous disons que nous voulons.

La nouveauté issue de l’effondrement enregistrera ce que nous avons été et intégrera ce que nous avons appris, car c’est la vie qui l’aura appris à travers nous –voilà notre mission dans la vie : être instruments de son propre apprentissage. Ce qui dépend de nous, ce n’est pas de l’éviter, mais de prendre soin de la terre pour que la nouveauté puisse germer de graines saines. Aucune autre mission ne pourrait être plus méritante, plus enrichissante, plus belle et plus joyeuse.

Effondrement béni, abîme béni, devant lequel aucune solution partielle n’a de sens. Bénie soit l’incertitude, qui sommes-nous pour la refuser ? Bénie soit la mort, qui laisse place à la nouveauté. Mourir chaque nuit et renaître chaque matin, se questionner continuellement, laisser que le vieux meure pour que la nouveauté puisse émerger. Il n’y a pas de vie dans la répétition. Vivre est embrasser la mort.

1 Sénèque, De la brieveté de la vie, XIV, 1 ; Cicéron, Plaidoyer pour Plancus, XXVII, 66. En : Leblond, C. et Ferreira, F. (2012) L’otium : loisirs et plaisirs dans le monde romain. De l’objet personnel à l’équipement public. [www] www.orient-mediterranee.com/IMG/pdf/Otium.pdf (Visité 7/12/2018)

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